Lazare CARNOT, de la Bourgogne au Nord:

"L'Organisateur de la Victoire"



en arrivant sur la place, à Nolay...

Il y a au moins trois Carnot  célèbres, tous de la même famille (voir la "dynastie Carnot" sur Wikipedia): un président de la République assassiné, neveu d'un physicien  précurseur de la Thermodynamique, lui même fils de celui à qui  cette page veut rendre l'hommage qu'il mérite. Et en ce Carnot là, il y a au moins trois talents, dont chacun aurait suffi à le rendre célèbre, puisqu'il fut ingénieur, mathématicien -ce qui lui vaut d'être ici honoré- et, c'est ce que l'on apprenait jadis à l'École Primaire, le membre du Comité de Salut Public à qui la jeune République Française dut de ne pas périr étouffée par la coalition des monarchies d'Europe.

La statue de sa ville natale est l'œuvre du sculpteur Jules Roulleau (1882); avec ses codes du XIX-ème siècle, elle met bien en évidence la dualité homme de science (le compas)/ homme d'action (la carte, présumée d'opérations miltaires).

Voir le détail de la main...

Première page d'un journal illustré de 1881 (accès au numéro entier sur
sur le site Gallica de la BNF) présentant le projet.

De Nolay au Comité de Salut Public... et aux frontières du Nord 

Lazare CARNOT  (1753-1823) est né à Nolay, en Bourgogne, non loin de Beaune. Son fils, Lazare-Hippolyte, présente ainsi le village, dans les Mémoires sur Carnot, par son fils Hyppolyte , dont sont extraites les cittations de Carnot qu'on trouvera danns cette page.

«Nolay est la première étape des Morvandeaux, lorsqu'à l'automne ils descendent de leurs montagnes granitiques et neigeuses, cornemuses en tête, pour venir vendanger la Côte d'Or. Saint-Martin, le patron de son église, est celui des vignerons, et un peu aussi celui des ivrognes, malgré sa dignité épiscopale; ni les uns ni les autres ne manqueraient sa fête.»



La maison familiale n'a pas tellement changé, si l'on compare la photo d'aujourd'hui à une gravure ancienne:


Photo du  Mathouriste  (2007) / Dessin disponible sur le site Gallica de la BNF

Il fait des études chez les Oratoriens d'Autun, puis fréquente l'École du Génie de Mézières (1771-1773) où il reçoit l'enseignement de Gaspard Monge.

École de Mézières et uniforme des élèves (archives de l'École Polytechnique)

Sorti lieutenant, il est affecté dans diverses places fortes du Pas-de-Calais, où il ne connait aucun avancement en raison de sa naissance modeste. Épris de littérature et de poésie, c'est par ce biais qu'il rencontre Robespierre, à l'Académie d'Arras. On ne s'étonnera donc pas qu'il ait adhéré d'emblée aux idées de la Révolution, et qu'on le retrouve représentant du Pas-de-Calais à l'Assemblée Législative (1791), où il s'occupe déjà de questions d'Instruction Publique et d'Organisation des Armées, puis à la Convention (1792). Il siège quelque temps avec la Plaine, mais rejoint assez vite le parti le plus radical, la Montagne:

«Je votais habituellement avec ceux que l'on appelait les Montagnards, non que je partageasse toujours leurs opinions, à beaucoup près, mais pour ne pas voter avec un parti qui me paraissait infiniment plus dangereux. En révolution, on se voit presque toujours réduit à ne pouvoir opter qu'entre un mal et un autre mal plus grand. »


17 Janvier 1793:
il vote la mort de Louis XVI; le voici régicide sans haine, mais de raison:

«Dans mon opinion, la justice veut que Louis meure, et la politique le veut également. Jamais, je l'avoue, devoir ne pesa davantage sur mon cœur que celui qui m'est imposé; mais je pense que pour prouver votre attachement aux lois de l'égalité, pour prouver que les ambitieux ne vous effraient point, vous devez frapper de mort le tyran.»


 Il sera l'un des grands artisans de la Levée en Masse de 300000 hommes et multipliera les tournées d'inspection aux Armées; ainsi, il réorganise l'armée du Nord après la trahison (Avril 1793) du général Dumouriez, le vainqueur de Valmy.

Ses réussites lui valent d'entrer au  Comité de Salut Public le 14 Août 1793. Il y restera jusqu'à sa dissolution en 1795, et en sera le seul membre à faire partie du Directoire. Un mathématicien doublé d'un ingénieur, ça sait organiser! Il est celui qui centralise toutes les décisions militaires, fonde et fait équiper les quatorze Armées de la République, nomme des officiers jeunes et compétents sur le seul critère de leur mérite. Et cela fonctionne.
 

1882 : hommage d'abord à l'homme d'action.. .La Victoire, près de son épaule droite, comme guide et inspiratrice...

Ses conceptions militaires sont essentiellement défensives; il n'est pas pour rien un admirateur de Vauban dont il a écrit un éloge remarqué en 1784 : on ne fait pas la guerre par plaisir ou soif de conquêtes, on la fait pour défendre la "Patrie en Danger"; il faut économiser au maximum les vies humaines. Son tempérament d'ingénieur le pousse naturellement vers les nouvelles technologies: il est le premier ministre de la Guerre au monde à concevoir... une armée de l'Air! Impressionné par l'expérience des frères Montgolfier en 1784, il fonde en Octobre 1794 l'École Nationale d'Aérostation, deux compagnies disposant chacune de 4 ballons. Une idée dont la phasse d'expérimentation remonte deux ans en arrière, avec une première utilisation sur le champ de bataille le 2 Juin 1794, près de Charleroi, et une deuxième, célèbre et décisive par la supériorité qu'elle confère aux Français dans l'observation, à la bataille de Fleurus (26 Juin 1794).

L'Entreprenant, ballon de l'Armée Française à la bataille de Fleurus (source de l'image: Wikipedia)

Le télégraphe optique à sémaphores de Claude Chappe est une autre invention qu'il fait adopter rapidement: le 1er septembre 1794, la ligne de sémaphore informe les Parisiens de la victoire de Condé-sur-l'Escaut sur les Autrichiens moins d’une heure après l'événement; et la Convention, recevant cette nouvelle au début de sa séance, peut prendre un décret rebaptisant la ville en Nord-Libre, et y réexpédier la nouvelle!

Il ne reste pas dans la quiétude (relative, à cette époque...) d'un bureau parisien. Qu'un général (Gratien) recule sur le champ de bataille, et le voici qui se rend sur place pour reprendre les choses en main. C'est ainsi que le 16 Octobre 1793, il est avec Jourdan et Duquesnoy à la tête de l'armée qui bat les Autrichiens du prince de Saxe-Cobourg  près de Maubeuge, à Wattignies, depuis nommée Wattignies-la-Victoire. Un monument célèbre à Maubeuge, près de la Porte de Mons, cette victoire que Napoléon considérait comme la plus importante de la Révolution.


le monument de Maubeuge, de gauche à droite: Duquesnoy, , Carnot, Jourdan.

Ce groupe statuaire, œuvre du sculpteur Léon Fagel, a été inauguré en 1893, à l'occasion du centenaire de la bataille, par... le Président Sadi Carnot, petit-fils du héros.
À Wattignies, une simple colonne, également érigée en 1893, évoque la bataille; le nom de Carnot est gravé sur une des faces (celui de Jourdan figure du côté opposé).


le monument de Wattignies-la-Victoire

Sur cet évènement spécifiquement, on trouvera beaucoup d'éléments historiques, cartes, images, présentation des lieux et du musée sur le


Petit échantillon: carte de la bataille, Carnot -en civil!- emmenant les troupes en montrant son chapeau...
(Vignettes et images provenant du blog)

Un "foutu gueux" au Comité...

Au Travail!

Carnot était entré au Comité à l'occasion de son élargissement de 9 à 12 membres, à l'été 1793.  Le chimiste Guyton de Morveau, seul scientifique d'une structure jusque là dominée par des juristes ou avocats, avait proposé de créer dans le cadre du gouvernement une ″ commission de quatre citoyens instruits en chimie et en mécanique″. Voici selon Prieur de la Côte d'Or, indéfectible ami de Carnot et lui aussi ancien de Mézières, comment le choix se porta sur eux:

« Le gouvernement du Comité de Salut Public ne s'est point formé d'une seule pièce et sous l'influence d'une pensée; mais peu à peu, occasionnellement, et à mesure que les besoins parlaient. Barrère me dit un jour: ”Aucun de nous ne s'entend aux affaires militaires; tu es officier du Génie, veux tu venir nous aider? - Il n'y a qu'un homme pour cela dans la Convention, répondis-je, c'est Carnot. J'ai quelques connaissances spéciales qui peuvent être utilisées; je serai son second. - Nous [lui] écrivimes pour le rappeler de l'Armée du Nord; il arriva. Ses idées ayant été adoptées par le Comité de Salut Public, Barrère les exposa le 12 Août, dans un rapport qui fit sensation; le 14, leur auteur fut proposé, agréé par la Convention, et il prit aussitôt, d'une main ferme, la direction de la guerre. Trois semaines après nous triomphions à Hondschhote, six semaines encore après nous triomphions à Wattignies; une longue série de victoires effaça les revers de l'année qui venait de s'écouler. Quant à moi, j'organisais le matériel, armes et munitions; j'étais en plein dans la Chimie, cela me convenait à merveille. Restaient les approvisionnements, et surtout les convois militaires. J'avais connu Lindet en mission dans le Calvados, je le savais actif et bon administrateur; je lui proposai de s'en charger: il accepta, et voilà notre machine montée; elle fonctionna parfaitement.» 


Le Comité se réunissaitt dans une aile du Louvre, le Pavillon de Flore; au rez-de-chaussée d'abord, puis un étage plus haut afin que les éclats des débats ne soient plus -ou soient moins:!- entendus de l'extérieur quand, au fil des mois, les hommes épuisés de tension et de manque de sommeil perdaient de plus en plus vite le contrôle de leurs propos. Mais ces épisodes dramatiques, souvent les seuls retenus par un goût du spectacle à sensation, ne doivent pas occulter ce qui valut à cette instance d'éclatantes réussites.Écoutons encore son ami Prieur:

« Chacun s'installa à sa table, arrangea ses bureaux comme il l'entendit, sans se mêler de la besogne des autres. Administration, législation, science, industrie, arts et littérature, on s'occupait de tout. Le Comité a fait les plus grandes choses sans bruit, en demeurant obscur et modeste.»


Le Pavillon de Flore, l'entrée du Comité, Carnot dans une de ses longues séances de travail

Une journée de travail, pour Carnot,commencait à 8h -souvent, il arrive le premier!-, et se prolongeait fort tard dans la nuit, souvent jusquà 1h ou 2h du matin. Pas même le temps de se rendre avec ses collègues à la Convention, vers 13h;  au contraire, il préférait profiter de ce moment de calme pour reprendre ses dossiers en tête à tête... Il s'accordait seulement, si possible, une pause en soirée pour un dîner rapide avec son épouse. Autant dire que les Mathématiques furent remises à plus tard... ″C'est un foutu gueux qui reste la nuit au Comité pour être à portée d'ouvrir tous les paquets″, tel est le portrait qu'en fit un membre du ″clan″ Robespierriste.

Produire massivement des armes exige une organisation scientifique du travail; et Carnot s'en charge. Paris devient un gigantesque atelier, bien en vue de chaque citoyen qui doit être convaincu -et rassuré!- des actions impulsées par le gouvernement.

« À Paris s'élèvent, par ordre du Comité, 258 forges: 140 sur l'Esplanade des Invalides, 154 dans le jardin du Luxembourg, 64 sur la place de l'Indivisibilité; chacune d'entre elles doit produire quatre canons de fusil par jour, ensemble plus de mille.» [...]
« Le Comité avait fait choix de huit ouvriers, parmi les plus habiles de Paris dans le travail du fer, pour les envoyer à la manufacture de Charleville, prendre connaissance de tous les procédés de la fabrication des fusils. Ils revinrent en état de conduire les nouveaux ateliers. »


 Les opérations les plus délicates enfin sont confiés à des artisans de haute technicité: horlogers, fabricants d'instruments mathématiques. Au cas où les Conventionnels ne passeraient pas sur les esplanades comme de simples citoyens, des démonstrations sont présentées aussi à l'assemblée, en  complément du rapport qu'y lit Carnot le 3  Novembre 1793. Le tout, plus de 100 ans avant Taylor et Ford, avec une bonne dose d'exaltation patriotique en plus, et le sourire forcé de Stakhanov en moins... La méthode vaut pour le calcul comme pour les fusils; De Prony a raconté à Arago comment il reçut sa mission de calcul de tables trigonométriques pour le Cadastre:

« Je fus mandé dans un des bureaux de la Convention, et là, un des membres, que je ne connaissais pas, et qu'on me dit être Carnot, me donna des explications très précises sur le travail dont on me chargeait. Il s'agissait de composer des tables qui ne laisseraient rien à désirer quant à l'exactitude, et d'en faire le monument de calcul le plus vaste et le plus important qui eut été jamais conçu On sait que [je n'ai] pu remplir cette tâche immense qu'après avoir eu l' heureuse idée d'y appliquer la division du travail, d'en faire une opération manufacturière. »


Ces tables sont maintenant disponibles en ligne , et présentées sur ce site par Denis Roegel (LORIA) [ table générale du projet LOCOMAT]

La Terreur... et la Vertu

Le Comité de Salut Public, malgré sa cohésion apparente, était loin d'être l'ensemble homogène qu'il donnait à voir en façade. Le rapport avec Robespierre, parti de l'ancienne amitié née à Arras, ne cessa de se dégrader: c'est avec un mélange d'admiration et de jalousie que celui-ci se faisait expliquer les dépêches militaires que Carnot ”voyait” naturellement, sans effort, sur ses cartes.  Des cartes dans lesquelles il se replongeait pour s'isoler des discussions aussi véhémentes que stériles, des plans qu'il consultait, impassible le 8 Thermidor, prendant qu'à quelques mètresde lui,  Saint-Just préparait la liste d'un acte d'accusation dans lequel il figurait. Au demeurant, celui qui gardait son calme de cette façon était aussi le seul à avoir osé traiter publiquement Robespierre de dictateur!

D'une droiture impressionnante, Carnot se montra à la fois lucide et visionnaire.  Danton lui inspirait fort peu de sympathie, mais iun procès fabriqué lui répugnait; ainsi s'exprimait-il  au Comité en Avril 1794:

«Vous accusez Danton de trahison, et vous n'avez pas une preuve contre lui. Nul n'est à l'abri de soupçons calomnieux, et je n'entends alléguer ici que des soupçons. [...] Songez-y bien, une tête comme celle de Danton en entraîne beaucoup d'autres. Sans doute êtes vous assez puissants pour envoyer à la mort celui qu'il vous plaira de désigner. Mais si vous frayez le chemin de l'échafaud aux représentants du peuple, nous passerons tous successivement par ce même chemin.»


Revenons un instant sur le fonctionnement du Comité: si orageuses qu'aient pu être les discussions, la solidarité était de règle dans la décision finale, et, s'il en souffrit beaucoup sur un plan personnel, Carnot approuvait pleinement cette règle de fer, à ses yeux seul capable de conduire une action efficace et de préserver l'unité nationale. Le volume des affaires traitées impliquait dès lors une confiance mutuelle des divers membres, et la plus grande loyauté réciproque. En conséquence, chaque membre signait de nombreux documents dont il ignorait tout...Les signatures de Carnot et Prieur, aux côtés de celles de
Couthon, Barrère, Billaud-Varennes, Collot d'Herbois, Saint-Just, Robespierre sur un ordre de mise en arrestation du  23 Messidor An II (15 Juillet 1794) auraient pu avoir de terribles conséquences pour la Science: le nom du suspect était... Joseph Fourier, d'Auxerre, qu'en ce temps Carnot et Prieur, quoique Bourguignons comme lui, ne connaissent sans doute pas directement. Carnot explique fort bien, dans un cas similaire, ce qui pouvait arriver:

«J'avais la plus grande confiance dans les commis que Robespierre avait fait arrêter, et pour vous prouver de quelle manière se donnaient les signatures au comité de salut public, je dirai que j'avais moi-même signé leur arrestation sans le savoir. Il était impossible de signer autrement que de confiance, car il fallait donner cinq à six cents signatures par jour. [...] J'ajouterai un autre fait. Je me livrais tellement à mon travail, que je ne me donnais pas le temps d'aller manger avec ma femme; quoique je demeurasse rue Florentin, j'allais tous les jours sur la terrasse des Feuillans, chez un traiteur nommé Gervais. Robespierre l'apprit, il décerna un mandat d'arrêt contre lui [...] Je signai moi-même ce mandat d'arrêt, ainsi que Collot, sans le savoir, et lorsque nous y fûmes diner, on nous montra notre signature; nous courûmes à l'instant au comité, et nous fîmes rapporter ce mandat .»

Fourier fut sauvé par le calendrier:  le 9 Thermidor, c'est le 27 Juillet, 14 jours après... et, quoique l'époque fut expéditive, son procès n'avait pas encore eu lieu. Mais l'histoire suivante, que narre Arago dans son éloge à l'Académie, prouve que, quelle que fut sa rigueur dans la solidarité avec les décisions, Carnot ne se résignait pas si sa conscience criait à l'injustice:


«Il y a parmi vous, Messieurs, un vénérable académicien également versé dans les théories mathématiques et dans leurs applications; [...] il a parcouru une longue carrière sans se faire, certainement, sans mériter un ennemi! Et cependant sa tête fut un jour menacée, et des misérables voulaient la faire tomber lorsqu'elle crééait un des monuments scientifiques qui ont jeté le plus d'honneur sur l'ère révolutionnaire. Une lettre anonyme apprend à notre confrère quel danger il vient de courir. L'orage est dissipé, mais il peut se reformer d'un instant à l'autre; la main amie trace un plan de conduite, des règles de prudence, signale la nécessité de se ménager une retraite. [...] L'écrivain anonyme, Messsieurs, était Carnot; le géomètre qu'il conservait à la science et à notre affection était M. de Prony. À cette époque, M. de Prony et Carnot ne s'étaient jamais vus.» 


Gaspard de Prony, 1755 - 1839 (bibliothèque de l'École Polytechnique)

« M. Arago interrompit un moment sa lecture après cette anecdote; tous les yeux se tournèrent vers l'illustre vieillard (M. de Prony avait alors quatre-vingt deux ans), et l'on applaudit à la touchante émotion qui se peignit sur son visage.»


Carnot lui-même se retrouva accusé devant le Comité, un jour de 1794, de... trop de modération par un commissaire à l'Armée du Nord, qui  avait amené quelques papiers établissant, selon lui, les faits. Lazare-Hippolyte retrace la scène:

«Carnot fut alors prendre dans son armoire un carton qu'il déposa sur le bureau, et dont il tira des pièces, les unes manuscrites, les autres imprimées, qui contenaient les preuves de dilapidations commises à l'Armée du Nord, en présence et sous l'autorisation, au moins tacite, des hommes qui venaient de se rendre ses accusateurs.
Le dénonciateur de Carnot fut frappé comme d'un coup de foudre; des larmes jaillirent de ses yeux, et le comité demeura interdit. Quand les faits ne purent être contestés par personne, Carnot ramassa tous les papiers et les jeta au feu.
»


De la Convention Thermidorienne au Directoire

Carnot avait, grâce peut-être à ses positions modérées au sein du Comité, sans doute parce qu'il restait le ressort essentiel à la tête des armées, passé le cap du 9 Thermidor . Pour autant, il ne s'était pas dérobé quand il s'était agi de défendre certains de ses anciens collègues du Comité mis en cause par le Directoire. Pour ceux dont il estimait  qu'ils avaient strictement agi par devoir, il avait su faire vibrer l'assemblée des députés :

« Un seul fait répondra, ce me semble, pour les prévenus : c’est que la France était aux abois lorsqu’ils sont entrés au Comité de Salut Public et qu’elle était sauvée lorsqu’ils en sont sortis.»


C'est quelques jours plus tard que naquit le surnom immortalisé dans l'Histoire, ceui que rappelle le socle de la statue de Nolay: Organisateur de la Victoire.  Titre qui lui fut donné, paradoxalement, lors de sa propre mise en accusation! Son fils Hippolyte narre la scène, telle qu'elle lui fut rapportée par un Conventionnel présent.

« On demanda aussi l'arrestation de Carnot. À ce nom, [...] une émotion que personne n'osait exprimer tout haut, tant la réaction était menaçante, s'empara de l'Assemblée; il y eut quelques moments d'un silence plein d'anxiété. Tout à coup une voix partie des banc supérieurs du centre[...] s'écria: ¨″Oserez vous porter la main sur celui qui a organisé la victoire dans les armées Françaises? Ces mots heureux: ″Il a organisé la victoire circulèrent de bouche en bouche avec un frémissement d'enthousiasme. Puis des acclamations s'élevèrent: ″L'ordre du jour! L'ordre du jour!″ et l'accusation fut abandonnée. » 


Ce prestige lui vaut d'être un des conventionnels les plus honorés au long des rues des villes de France. Bizarrement, peu de plaques de rue mentionnent le prénom, encore moins le surnom, mais le  Mathouriste en a déniché une!

Nancy (Meurthe et Moselle), rue Carnot

Précisons à ce sujet que la seule mention du nom "rue (avenue, boulevard, place)...Carnot" fait référence implicite à Lazare; sinon, il est toujours précisé: "rue Sadi Carnot", dédicace non à son fils physicien, mais à son petit-fils,  président de la République, et fils de Lazare-Hyppolyte.

Quand Napoléon perçait sous Bonaparte...

Carnot est éliminé par Barras lors du coup d'État du 18 Fructidor An V, et proscrit. Il est rappelé par le Premier Consul, redevient Ministre de la Guerre. Carnot avait sans doute cru  en ce jeune et talentueux général, mais ce n'est sûrement en toute naïveté qu'il lui avait écrit, le17 Août 1797:

« Ah! Croyez moi, mon cher général, il est temps de couronner vos travaux militaires; faites la paix, il ne vous manque plus que ce genre de gloire [...] On vous prête mille projets plus absurdes les uns que les autres; on ne peut pas croire qu'un homme qui fait de si grandes choses puisse se réduire à vivre en simple citoyen. Quant à moi, je crois qu'il n'y a que Bonaparte redevenu simple citoyen qui puisse laisser voir le général Bonaparte dans toute sa grandeur.
Croyez moi, mon cher général, le plus sûr et le plus inviolable de vos amis.
» 


Lucide une fois de plus, Carnot sera son premier opposant, le seul à oser lui faire face pour défendre les institutions. Première étape le 4 Août 1802: il vote contre le Consulat à Vie, sobre mais sans détour sur le registtre du vote:

“Dussé-je signer ma proscription, rien ne saurait me forcer à déguiser mes sentiments. Non. CARNOT.”

Il récidive le 1 Mai 1804: dans un texte admirable où il souligne l'exemple que donnent les États-Unis d'Amérique, il défend seul la République contre l'instauration de l'Empire:

« Quant à ceux qui, parce que je combattrai leur avis, pourraient m'attribuer des motifs personnels indignes du caractère d'un homme entièrement dévoué à sa patrie, je leur livre pour toute réponse l'examen scrupuleux de ma conduite politique depuis le commencement de la révolution, et celui de ma vie privée.

Je suis loin de vouloir atténuer les louanges données au Premier Consul [...] Mais quelques services qu’un citoyen ait pu rendre à sa patrie, il est des bornes que la raison impose à la reconnaissance nationale. Si ce citoyen a restauré la liberté publique, sera-ce une récompense à lui offrir que le sacrifice de cette même liberté ? [...] Le dépôt de la liberté lui était confié ; il avait juré de la défendre: en tenant cette promesse, il eut rempli l’attente de la nation, [...] il se fut couvert d’une gloire incomparable.[...]

Cependant, je le répète, toujours prêt à sacrifier mes plus chères affections aux intérêts de la commune patrie, je me contenterai d'avoir fait entendre encore cette fois l'accent d'une âme libre, et mon respect pour la loi sera d'autant plus assuré qu'il est le fruit de longs malheurs [...]

Je vote contre la proposition. »

              
Quelques extraits remarquables... (
Texte complet en image à la BnF )
                                                                                                       
Ce discours est une pièce admirable: plus de deux cents ans après, il reste un modèle de droiture et d'honnêteté politique hors du commun. Pour vous en rendre la lecture plus facile (mais sans le cachet du document d'époque...), en voici la transcripton complète.

Il n'exercera plus d'emploi jusqu'en 1813. Le désastre de Russie, la défaite de Leipzig ont réduit une France dominante au statut peu enviable de territoire envahi. Le 31 Décembre, il rompt le silence pour écrire à l'Empereur:

«Aussi longtemps que le succès a couronné vos entreprises, je me suis abstenu d'offrir à Votre Majesté des services que je ne croyais pas lui être agréables. Aujourd'hui, Sire, que la mauvaise fortune met votre constance à une grande épreuve, je ne balance pas à vous faire l'offre du peu de moyens qui me restent. C'est peu de choses sans doute que l'effort d'un bras sexagénaire [...] Il est encore temps de conquérir une paix glorieuse et de faire que l'amour du grand peuple vous soit rendu.»


Napoléon lui confie la défense d'Anvers, qui résistera longuement sous ses ordres: refusant les offres de reddition dans l'honneur des assiégeants, il ne rendra la place qu' après avoir reçu un ordre écrit du nouveau gouvernement : ce sera le 4 Mai 1814, alors que Napoléon a abdiqué le 6 Avril; il quitte la ville sous les acclamations des habitants... Reconnaissants d'une protection  qui, tous comptes faits, a évité le pire à la ville, les Anversois lui édifient une statue, en 1865. On lira, à la fin de cette page, le curieux destin de cette statue, un mystère qui n'est que partiellement élucidé!


Statue de Carnot à Anvers, district de Borgerhout (Belgique)

Les Cent-Jours lui donnent l'espoir que l'Empereur a changé: il accepte le portefeuille de l'Intérieur. À ce titre, il  reçoit, le 22 Juin 1815, l'abdication de Napoléon, qui lui déclare: «Monsieur Carnot, je vous ai connu trop tard.»

Vient la Restauration: certains font volte-face... une fois de plus. Chateaubriand a immortalisé la scène de l'allégeance de Fouché, duc d'Ortante:

« Tout à coup une porte s’ouvre: entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché; la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du Roi et disparaît. Fouché venait jurer foi et hommage à son seigneur; le féal régicide, à genoux, mit les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI entre les mains du frère du roi martyr; l’évêque apostat fût caution du serment. »


Carnot, sollicité pour rester au gouvernement, n'a que mépris pour une telle attitude:

«Quoiqu'il soit de mes principes qu'il ne faut jamais désespérer du salut de la patrie, j'avoue que je ne me crois pas de force à pouvoir la servir utilement [...] Quand j'offris mes services à Bonaparte en 1814, je surmontais ma répugnance pour servir mon pays, et personne ne pouvait penser que ce fût par un motif d'ambition; mais les offrir au roi, ce serait blesser toutes les convenances, et je ne crois pas que le duc d'Otrante trouve beaucoup d'approbateurs de sa conduite.»


 Il ne tardera pas à payer son intransigeance: le 24 Juillet 1815, une liste de 56 proscrits est publiée; Carnot, à qui il n'est pas pardonné d'avoir été régicide, est du nombre. Il gagne la Pologne, et la dernière vision de France qu'il emporte avec lui, c'est la campagne près de Wattignies. Il ne la reverra pas vivant, et ses cendres n'y reviendront qu'en 1899, pendant le septennat de son petit-fils Sadi, pour une entrée au Panthéon. Il passe ce dernier exil à Magdebourg (Allemagne), où il meurt le 22 Août 1823; un buste lui rend hommage dans cette ville.


Le buste de Magdebourg: image issue de Wikipedia Allemagne, à ce jour retirée de l'article Carnot
Son tombeau à Magdebourg, avant le rappatriement (
source: l'Univers Illustré, 1889, site Gallica de la BNF)
 

Un peu de place pour une vie de famille...

Son frère cadet, Claude-Marie, dit Carnot-Feulins, lui aussi formé à 'l'École du Génie de Mézières, avait été nommé à Saint-Omer en 1788, où il s'était marié en 1790 à Marie-Adélaïde du Pont de  Lierdt. Lazare le rejoint dans cette ville en 1789; il habite aussi chez les de Lierdt. Lorsqu'il se blesse à une jambe en dirigeant des travaux à l'écluse d'Asfeld, c'est Sophie, la sœur ainée de Marie-Adélaïde, qui veille à sa convalescence, le distrait avec de la musique, et même en compose pour agrémenter sur les vers de ce grand amateur de poésie qui se laisse parfois aller à l'écriture. Il dédie à Sophie "Le Fils de Vénus" pour... le jour de leurs noces, le 17 Mai 1791.
 
Maison, dite "Maison Carnot", où il séjourna à Saint-Omer (Pas de Calais) et où naquit son second fils.

De cette union naîtront deux enfants. Le premier se prénomme Sadi, en hommage au poète Persan du XIIIème siècle, Saadi, l'auteur du Golestân (Le Jardin des Roses) que Lazare affectionne tout particilèrement; il voit le jour le 1er juin 1796, alors que son père, Directeur, habite le palais du Luxembourg. Malgré une vie brève -il meurt en 1832- ce jeune homme formé à l'École Polytechnique marquera l'histoire de la Physique en rédigeant l'ouvrage fondateur de la Thermodynamique. En 1932, le centenaire de sa disparition est célébré avec l'inauguration d'une plaque commémorative sur son lieu de naissance; parmi les discours sont prononccés, on relève ceux du physicien Jean Perrin et du mathématicien Émile Picard.

Le Petit Luxembourg (actuelle résidence du Président du Sénat) et la plaque commémorative pour Sadi


Ce lieu de bonheur familial fut aussi celui qui aurait pu être celui d'une fin tragique lors de la fameuse nuit du 18 Fructidor: qui sait ce qu'il serait advenu de lui s'il n'avait pris la précaution de dormir tout habillé et botté cette nuit-là, et celle de disposer dans un tiroir de son bureau la clef d'une grille discrète séparant son espace personnel du grand jardin du Luxembourg.  Celle enfin d'avoir éloigné Sophie et Sadi quelques jours auparavant... Pourtant Carnot paiera cher l'exil forcé qui en résulte: non seulement il doit fuir, se déguiser, mais il est atteint jusque dans le peu de bonheur qu'il lui reste; c'est pour éviter la saisie des biens de Sophie qu'il fait prononcer leur divorce, le 17 Juillet 1799.
Sophie, qui lui a fait parvenir de l'argent pendant toute cette sombre période, se souviendra de ce lieu et de cet épisode: lorsque, dans la maison de Saint-Omer, le 6 Octobre 1801, nait leur second fils, Lazare-Hyppolyte, elle s'écrie:
"Celui-là devrait être heureux, il n'est pas né dans un palais comme son frère!"



Registre des naissances de l'an IX à Saint-Omer, signé par Lazare (page de gauche, en bas)

Et la Science, dans tout ça?

« Mais la science! C'était sa vocation, son enthousiasme, sa forteresse, son Eden. Interrompu cent fois par des devoirs publics, il y retournait avec empressement, s'y consacrait tout entier, et la reprenait sans effort au point où elle était parvenue en son absence. Déployant un génie original, cherchant des routes nouvelles, il eut parfois l'heureuse fortune de devancer ceux qu'il se plaisait à nommer ses maîtres, celui-là même qu'il plaçait au dessus de tous, Lagrange.» 


Lagrange qui lui écrivit, évoquant la Métaphysique du Calcul Infinitésimal: «Si j'avais connu votre ouvrage, je n'aurais pas entrepris le mien.»

Les monuments que nous avons présentés n'existeraient pas si Carnot n'avait été qu'un mathématicien, c'est évident. A  Nolay, le sculpteur s'acquitte de l'obligation -ne serait-ce que morale- de dresser un portrait le plus synthétique possible du héros, non seulement en plaçant un compas dans sa main, mais aussi en représentant quelques livres, les œuvres dont il est l'auteur, sur la console à l'arrière et à droite du personnage, jouant à les dissimuler au regard du passant ordinaire... œuvres de poésie, œuvres de Mathématiques. Le procédé n'est pas sans rappeler celui des hommages de Beaune à Gaspard Monge: tableau de Naigeon, statue de Rude (voir notre page Monge pour plus de détails). Si un film a pu prendre pout titre Une Bible et un Fusil, celui qu'on imagine ici pouurait bien s'appeler Un Sabre et un Traité de Géométrie... 

Nolay, arrière de la statue

Publications

On ne sera pas surpris que l'intense activité que l'on vient d'évoquer ait "mis entre parenthèses", en quelque sorte, le savant Carnot. Son œuvre se situe donc de part et d'autre des plus chaudes années de la Révolution Française.

Premier Opus, en 1778, l'Essai sur les machines en général (in Œuvres Mathématiques à la BNF) est un ouvrage de Physique et d'Ingéniérie, une réflexion sur l'énergie et les principes de conservation. Il est plus que probable que ses idées aient très fortement influencé son fils Sadi qui publiera un an après le décès de son père, en 1824, ses Réflexions sur la puissance motrice du feu (1824), point de départ de toute la Thermodynamique: lorsque Sadi lui rend visite à Magdebourg (1821), son père est plongé dans l'étude des machines à vapeur... L'estimation exacte de cette influence est encore un problème en débat (passionné!) chez les Physiciens: le Mathouriste  se contentera raisonnablement de les écouter avec intérêt.

En 1797 parait Réflexions sur la Métaphysique du Calcul Infinitésimal (in Œuvres Mathématiques à la BNF), puis en 1801 De la correlation des figures de géométrie et enfin en 1803 sa Géométrie de Position dont on commence seulement à réévaluer l'intérêt, mais qui avait en son temps exercé une influence déterminante sur les idées de Poncelet (voir notre page sur le Traité des Propriétés Projectives des Figures conçu en 1812).


Voici à titre d'exemple un beau théorème de Carnot qu'il contient


emprunté à l'ouvrage de M. BERGER donné en lien

Pour plus de détails, lire cet intéressant dossier conçu par Dominique TOURNÈS.

Carnot, l'Organisateur... des Études Scientifiques

Lazare Carnot est également l'âme de la réorganisation et de la modernisation -mais le mot est faible, il faudrait dire: la mise en pointe- de la formation des élites scientifiques et techniques de la Nation. Pour lui, la Levée en Masse ne saurait être que militaire, il faut aussi mobiliser les compétences scientifiques et former des cadres nombreux et compétents. Ces principes -joints à la nécessité d'effectuer cette mutation à une extrême rapidité- vont structurer duablement, irréversiblement le système Universitaire Français, avec la création des Grandes Écoles, à commencer par l'École Centrale des Travaux Publics le 21 Ventôse An II (11 Mars 1794), qui deviendra un an plus tard l'École Polytechnique. Sa fondation fut, selon Prieur, un des derniers dossiers auxquels se consacra Carnot, mais avec tout autant de soin que s'il venait dêtre nommé au Comité:

«Nous avions causé bien des fois ensemble [...] sur la nécessité de créer une école pour le recrutement des diverses classes d'ingénieurs; c'était une de nos préoccupations favorites. Mais le torrent des affaires nous entraînait, l'urgence nous tyrannisait Après le 9 Thermidor, nous en reparlâmes. Carnot était resté au Comité, j'en étais sorti; il me dit de profiter de mes loisirs forcés pour mûrir cette idée, ce que je fis. Dès qu'elle nous parut avoir pris assez de consistance, nous en conférâmes avec Monge, notre ancien professeur de Mézières, qui s'en empara avec sa pétulance habituelle et devint la cheville ouvrière de la Commission réunie pour préparer un plan d'enseignement. J'y portais moi-même toute l'ardeur dont j'étais capable, et  [Carnot] consacra les derniers jours de sa position gouvernementale aux mesures législatives nécessaires pour fonder la nouvelle école. D'ailleurs, malgré son absence du Comité, il y conserva assez d'influence pour surveiller les destinées d'une création à laquelle nous prenions tant d'intérêt.»


Celle-ci, c'est bien la moindre des choses, ne peut qu'exposer son buste dans son Hall d'Honneur


 Lazare Carnot , qui a une pleine confiance en Monge, donne à celui-ci carte blanche l'organiser en détails; de fait il s'en occupera peu en personne. Mais il serait injuste d'oublier pour cette raison une aussi forte paternité!



Portrait à l'X, détail de l'inscription:
"Appuie de toute son influence au Comité de Salut Public la création de l'Ecole polytechnique"

Carnot est aussi à l'origine de la création de l'École Normale de l'An III, qui deviendra École Normale Supérieure (Décret du 9 Brumaire An III (30 Octobre 1794)

sa porte d'entrée nous le rappelle encore aujourd'hui...

Comment ne pas évoquer à ce propos quelle fantastique illustration de l'élitsme de masse de son concepteur elle constitua, malgré son caractère éphémère: 1400 étudiants triés à la hâte pour représenter toute la France, écoutant Laplace "bousculer" la vieille démonstration du Théorème de D'Alembert en proposant  une nouvelle vision, personnelle et inédite (certes, il faudra bien attendre Gauss pour que tout soit en place, mais quelle audace!)

Il n'y a pas d'équivalent, dans l'Histoire de France, d'un tel effort et d'un tel succès du gouvernement en la matière. Que le lecteur le lui permette ou non en cette page, le Mathouriste  ne pourra s'empêcher de dire que tous ceux qui, depuis, de droite ou de gauche, s'abritent frileusement derrière la conjoncture, les chaos du Monde, les difficultés économiques pour s'excuser de ne pas faire plus, paraissent bien petits à côté de celui qu'on a si justement nommé le Grand Carnot : peu ont objectivement fait face à un environnement aussi hostile.

Laissons à l'Histoire le soin de juger qui sont les Hommes d'Exception! Arago nous le rappelle:

« Si le temps me le permettait, j'aurais à citer ici, parmi les grands établissements à la formation desquels Carnot contribua, la première École Normale, l'École Polytechnique, le Museum d'Histoire Naturelle, le Conservatoire des Arts et Métiers; et au nombre des travaux qu'il encouragea de son suffrage, la mesure de la terre, l'établissement du nouveau système des poids et mesures, les grandes, les incomparables tables du Cadastre.

Ce sont d'assez beaux titres, Messieurs, pour une ère de destruction


Carnot ne réservait pas ses projets éducatifs aux seules élites; il proposa aussi à l'Empereur, pendant les Cent-Jours, une Commission de spécialistes, jointe à une école d'essai d'éducation primaire chargée de concevoir un enseignement primaire tout à la fois de masse et de qualité. Sa lettre (27 Avril 1815) débutait ainsi:

«Sire,

Il existe un exemple pour les progrès de la raison, fourni par une contrée du Nouveau-Monde, plus récemment, mais peut-être mieux civilisée que la plupart des peuples de la contrée qui s'appelle l'Ancien-Monde. Lorsque les Américains des États-Unis déterminent l'emplacement d'une ville et même d'un hameau, leur premier soin est d'amener aussitôt sur les le lieu de l'emplacement un instituteur, en même temps qu'il y transportaient les instuments de l'agriculture, sentant bien, ces hommes de bon sens, ces élèves de Franklin et de Washington, que ce qui est aussi pressé pour les vrais besoins de l'homme que de défricher la terre, de couvrir ses maisons et de se vêtir, c'est de cultiver son intelligence.»


Pour voir reprendre un tel programme, il faudra attendre 1880, et avoir passé deux monarchies, une république, un nouvel empire, et une troisième république!


Honneurs

Il faut d'abord citer... une double infâmie.  Élu le 13 thermidor an IV (1er Août 1796) à l'Institut au siège de Vandermonde, il voit son fauteuil déclaré vacant  le 5 Vendémiaire an VI (26 Septembre 1797) lors de sa première proscription par le Directoire. Providence pour un jeune aussi plein d'ambition que dépourvu de travaux scientifiques de renom: le général Bonaparte, que l'Institut élit le 25 Décembre 1797 en remplacement du banni: un petit cadeau de Noël, en somme! L'artisan de ce coup douteux n'est autre que Monge, que ne semble pas étouffer, en la circonstance, le plus élémentaire respect pour son ancien collègue... On imagine, au vu de ses courageuses prises de position rappelées plus haut, quelle aurait pu être la réaction d'un Carnot si la situation avait été inverse, et que le banni se fût appelé Monge! Carnot est réélu le 5 germinal an VIII (26 mars 1800) mais ce n'est qu'à demi la réparation du préjudice: en fait, on a profité du décès d'un académicien... Il est une deuxième fois rayé de la liste des membres par ordonnance royale du 21 mars 1816.

Avant de pénétrer au Panthéon  lors du Centenaire  de la Révolution, il entre dans le célèbre groupe que réalise, de 1831 à 1837, David d'Angers pour le fronton : La Patrie couronnant les hommes célèbres. Louis-Philippe, ”roi des Français”, rendait le Panthéon à sa fonction laïque (sans doute pour marquer sa différence avec ses prédécesseurs et faire un geste fort envers la nation), et commandait  au sculpteur David d'Angers, républicain notoire, le fronton que l'on voit aujourd'hui. Et cette fois, le scientifique a précédé le politique ou le militaire. La Patrie distribue des couronnes aux grands hommes, savants à sa droite (soit à gauche pour l'observateur), militaires à sa gauche. Or, Carnot est au deuxième rang parmi les hommes de science, devant Berthollet et Laplace (Monge est le troisième au premier rang). En face, de l'autre côté, celui à qui il confia l'Armée d'Italie, celui dont il fut le premier à entrevoir les exceptionnelles dispositions militaires et dont il fut le premier à redouter l'ambition personnelle: le général Bonaparte. Si le gouvernement tenta de faire enlever l'effigie de La Fayette -et, sur le refus du sculpteur, bouda l'inauguration!- il ne semble pas qu'il y ait eu d'objection au sujet de Carnot.

 
Monge est le troisième au premier rang du même côté, en face...le Général Bonaparte!

Annoncé  comme un évènement important, le transfert des cendres au Panthéon, en compagnie de celles du général Marceau et de la Tour d'Auvergne, "Premier Grenadier de la République" donne lieu à des cérémonies grandioses, à Paris bien sûr, mais aussi à Magdebourg, et la presse de l'époque en témoigne en images:


( source: l'Univers Illustré, année 1889,1792 et 1794, site Gallica de la BNF)

Carnot est aussi l'un des 72 savants inscrits sur la Tour Eiffel ; il est bien précisé en effet qu'il s'agit du Mathématicien!



Épilogue: le curieux destin de la statue d'Anvers...


Lors d'un réaménagement de la place, dans les années 1950 - il fallait faire de la place aux automobiles en plein essor et créer un parking!- la statue fut enlevée et stockée dans un dépôt.  On en perdit la trace; légendes et contre-vérités circulèrent:
  • la statue aurait été détruite lors de bombardements pendant la seconde guerre mondiale, alors qu'une photo atteste du "démontage" postérieur.
  • seule la tête aurait été conservée, le corps ayant été réduit en poussière... Or, un cliché de 1974 la montre en pied, à peu près intacte.
  • après copie, la tête originale aurait, elle aussi, disparu... (chose qui, de fait, fut longtemps une vérité!)

Lors du démontage (circa 1950) en 1974 (source: Atlas d'Anvers)

On notera que le bras droit (au moins) a été cassé entre les deux dates; manifestement, le monument n'a pas fait l'objet de beaucoup de soins pendant cette période...et ce n'est hélas pas un cas isolé!
C'est à l'occasion de la publication en 2010 d'un article dans le Mathematical Intelligencer que Dirk Huylebrouck a enquêté sur cette disparition. Pendant trois ans, toutes les pistes se perdaient... Mais en Mars 2013, à l'occasion de l'ouverture de l'exposition Bonaparte et l'Escaut au MAS (Anvers) , il a publié dans le magazine scientifique EOS un article: "Où est la tête de Carnot?" (version en traduction automatique Google) , suivi d'un appel à la télévision régionale. Et c'est alors que, par un quasi-miracle, la tête a été retrouvée dans un dépôt du MAS...  Une tête que les commissaires de l'exposition avaient cherché en vain lors de sa préparation!

la copie, dans un immeuble de la Carnotstraat
 (photo:Jos Pauwels)
La presse relate la découverte... Des Conservateurs heureux, avec l'original retrouvé!
( source:  www.nieuwsblad.be )

Le  Mathouriste se devait de visiter l'exposition du MAS; il n'a pas failli à son devoir et en a ramené ses propres photos -enfin- de la tête originale.





Dans un cube de plexiglas, projetant ses faces carrées sous la lumière...
Une Géométrie entre Monge et Poncelet qui ne saurait déplaire au héros!


On peut regretter que, dans une exposition bien conçue, riche en documents, l'épisode du siège de 1814 et le rôle de Carnot ne soient évoqués qu'en quelques lignes, et que la légende d'une statue endommagée en 1944 y semble avoir la vie dure... Mais ne boudons pas trop le plaisir de cette redécouverte... ou réapparition inespérée.


Quelques liens

Écrits de Carnot à la B.N.F (sélection)

Liens à caractère historique

Liens à caractère scientifique

Bibliographie

  • Henri CARRÉ, Le Grand Carnot, 1753-1823 (La Table Ronde 1947)
  • J. DHOMBRES, N. DHOMBRES, Carnot (Fayard 1977) 

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