Arago,

Fragments de Vie, Fragments de Science




" Un savant illustre, M. De Humboldt, a dit que le nombre et la variété des travaux d'Arago, qui ont eu eu également pour objet la physique du Ciel et celle de la Terre, rendront très difficile un jour la tâche de raconter sa vie."

F. Tisserand, Discours d'inauguration de la statue d'Arago par Oliva, place de l'Ȋle de Sein (11 Juin 1893)
[ il s'agit de la statue fondue en 1942]



Nous avons choisi d'illustrer cette page, non seulement  par des monuments ou objets témoignant du parcours d'Arago, mais aussi par certaines des maquettes ayant concouru pour le monument de remplacement: elles sont originales, souvent plus évocatrices que celle du lauréat... l'occasion était trop belle! Grâce soit rendue à ces artistes pour leur imagination et leurs propositions. Prétendre les avoir traitées à égalité serait illusoire: parce qu'il n'est pas indifférent à l'art, le Mathouriste a des préférences esthétiques, des jugements sur l'adéquation à l'hommage demandé, parfois déjà en opposition sur une même œuvre! Qui plus est, des croquis aux maquettes, des maquettes sur photo à l'exposition, de l'exposition à la réflexion préalable à l'écriture de ces lignes, ses cotes intimes ont beaucoup bougé -mais n'en estil pas ainsi chaque fois que nous visitons une exposition?
Donc, pas de fausse objectivité! Mais parce que chaque lecteur doit pouvoir, en découvrant ces images, faire ses propres choix personnels, forcément différents, nous lui redonnons ici l'accès aux deux documents où chaque artiste défend sa vision d'Arago et son travail: le film et le catalogue; enfin des liens vous mèneront aux sites personnels des auteurs.

Biographie




Si la statuaire du
XXème  siècle pose parfois quelques... problèmes d'interprétation, celle du XIXème va jusquà se lire comme un livre imagé. Ainsi, voulez-vous un résumé en quelques lignes des points saillants de la vie et de la carrière de François Arago (1786-1853)? Allez donc au cimetière du Père Lachaise, 4ème division, où il repose. C'est très facile à trouver: remontez l'avenue principale, vous le verrez sur votre droite (vous pouvez aussi utiliser ce site de localisation, dont nous avons etiré le mini-plan de droite.).

Apès quoi, vous n'aurez plus qu'à... tourner autour. Face au monument, on lit, sur le côté gauche du socle, ses travaux les plus remarquables, à l'arrière les jalons de sa biographie scientifique, et
sur le côté droit sa biographie politique. Le buste est une copie de celui qu'avait réalisé David d'Angers en 1843 pour l'hôtel de ville d'Estagel, sa cité natale; le sculpteur avait projeté un gisant plus grandiose, qui ne fut pas réalisé.







travaux essentiels  grandes étapes scientifiques...
 .. et politiques

Son passage à l'École Polytechnique n'y est pas mentionné; c'est pourtant un tournant décisif de sa jeunesse. Il conte lui-même comment il y est arrivé... et personne ne saurait le faire avec plus de verve!

Vocation:

" En me promenant un jour sur le rempart de la ville, je vis un officier du génie qui [...]  était très jeune; j'eus la hardiesse de m'en approcher et de lui demander comment il était arrvé si promptement à porter l'épaulette.« Je sors de l'École Polytechnique, répondit-il. - Q'est-ce que c'est que cette école-là? -C'est une école où l'on entre par examen. - Exige-t-on beaucoup des candidat?  Vous le verrez dans le programme que le gouvernement envoie tous les ans à l'administration départementale  [...]
À partir de ce moment, j'abandonnai les classes de l'école centrale1, où l'on m'enseignait à admirer Corneille, Racine, La Fontaine, Molière, pour ne plus fréquenter que le cours de mathématiques.» "

F. Arago, Histoire de ma Jeunesse (œuvre posthume)
1 : lycée

Mais il n'est pas long à constater que le brave professeur est nettement en dessous de ce dont il a besoin; qu'à cela ne tienne, il fait venir de Paris les traités de Legendre, Lacroix et Garnier -les plus récents de l'époque. Une lecture pas facile, mais il va trouver deux aides, dont la seconde, inattendue, comme léguée par un ancêtre disparu, est un conseil qui vaut encore pour les étudiants d'aujourd'hui... à condition d'être bien compris: ce n'est ni la foi du charbonnier, ni le bachotage par cœur; c'est un travail (certes opiniâtre) où la progression ne se fait trop strictement linéaire, mais par couches successives: il est bon de savoir où l'on va, et pour cela, savoir sauter quelques détails (sur lesquels on reviendra ensuite) pour ne pas perdre la ligne générale.

Préparation:
 
" En parcourant ces ouvrages, je rencontrai souvent des difficultés qui épuisaient mes forces. Heureusement, [...] il y avait à Estagel un propriétaire, M. Raynal, qui faisait ses délassements de l'étude des mathématiques transcendantes. C'était dans sa cuisine, en donnant ses ordres, [...] que M. Raynal lisait avec fruit l'Architecture hydraulique de Prony, la Mécanique analytique [de Lagrange] et la Mécanique céleste [ de Laplace].

Cet excellent homme me donna souvent des conseils utiles; mais je dois le dire, mon véritable maître, je le trouvai dans une couverture du traité d'algèbre de M. Garnier, [qui] se composait d'une feuille imprimée sur laquelle était collé extérierement du papier bleu. [...] J'enlevais ce papier avec soin,  [...] et je pus lire dessous ce conseil donné par d'Alembert à un jeune homme qui lui faisait part des difficultés qu'il rencontrait dans ses études: .« Allez, Monsieur, allez, et la foi vous viendra
Ce fut pour moi un trait de lumière: au lieu de m'obstiner à comprendre du premier coup les propositions qui se présentaient à moi, j'admettais provisoirement leur vérité, je passais outre, et j'étais tout surpris, le lendemain, de comprendre parfaitement ce qui, la veille, me paraissait entouré d'épais nuages"

F. Arago, Histoire de ma Jeunesse (œuvre posthume)

L'examen, uniquement oral et... décentralisé en ces heureux temps, se passe à Toulouse. L'examinateur, "M. Monge le jeune", accueille -quoique le mot ne convienne pas vraiment-  le jeune impétrant d'une façon qui mériterait une réclamation et une mise à pied immédiate. Mais le flamboyant héros catalan ne se démonte pas, du moins dans sa version de la scène:


Confrontation:

" C'était la première fois que des élèves venant de Perpignan se présentaient au concours. Mon camarade, intimidé, échoua complètement. Lorsqu'après lui, je me rendis au tableau, il s'établit entre nous la conversation la plus étrange:
« Si vous devez répondre comme votre
camarade, il est inutile que je vous interroge.
- Monsieur, mon camarade en sait plus qu'il ne l'a montré
[...]; mais ce que vous venez de me dire pourrait bien m'intimider et me priver de tous mes moyens.
- La timidité est toujours l'excuse des ignorants; c'est pour vous éviter la honte d'un échec que je vous fais la proposition de ne pas vous examiner.
- Je ne connais pas de honte plus grande que celle que vous m'infligez en ce moment. Veuillez m'interroger, c'est votre devoir.
- Vous le prenez de bien haut, Monsieur! Nous allons voir tout à l'heure si cette fierté est légitme.
- Allez,
Monsieur, je vous attends!»
M. Monge m'adressa alors une question de géométrie à laquelle je répondis de manière à affaiblir ses préventions. De là, il passa à une question d'algèbre, à la résolution d'une équation numérique. Je savais l'ouvrage de Lagrange sur le bout du doigt; j'analysai les méthodes connues en développant les avantages et les défauts: méthode de Newton, méthoode des séries récurrentes, méthode des cascades,
méthode des fractions continues, tout fut passé en revue; la réponse avait duré une heure entière. Monge [revint] alors à des sentiments d'une grande bienveillance [...]
J'étais depuis deux heures et quart au tableau; M.
Monge, passant d'un extrême à l'autre, se leva, vint m'embrasser, et déclara solennellement que j'occuperais le premier rang sur sa liste."

F. Arago, Histoire de ma Jeunesse (œuvre posthume)

Il n'a plus qu'à aller constater sur place qu'ayant ajouté à ses premières lectures, déjà substantielles, l'Introduction à l'analuse infinitésimale d'Euler, la Mécanique analytique de Lagrange et la Mécanique céleste de Laplace, il avait mis la barre mathématique haut, très haut!

Intégration:

" Venu à l'École Polytechnique, à la fin de 1803, je fus placé dans la brigade excessivement bruyante des Gascons et des Bretons. J'aurais bien voulu étudier à fond la physique et la chimie [...]; mais c'est tout au plus si les allures de mes camarades m'en laissaient le temps. Quant à l'analyse, j'avais appris, avant d'entrer à l'École, beaucoup au delà de ce qu'on exige pour en sortir."

F. Arago, Histoire de ma Jeunesse (œuvre posthume)


Mais que fait-on la plupart du temps, aujourd'hui, pour obtenir ces renseignements?
On consulte l'encyclopédie collaborative en ligne Wikipedia, et dans le cas qui nous occupe, l'article François Arago.

L'artiste Sébastien Langloÿs en a fait le point de départ de sa représentation, qui montre un Arago "émergeant" de blocs sur lesquels il a inscrit divers paragraphes de l'article. Un projet bien plus convaincant sur maquette que sur croquis, soit dit en passant!

NB: Nous empruntons l'image de détail à la page Arago de son site personnel.


 Quelques exemples de paragraphes de l'article de Wikipedia utilisés:
Biographie, signature, croquis, instrument, les deux carrières...

Arago ne reste d'ailleurs pas longtemps à l'École Polytechnique -juste assez pour mesurer, avec sa perspicacité habituelle, l'insuffisance du niveau de certains enseignants! En ces temps (encore) révolutionnaires, la promotion peut être raide, pour peu que l'on soit remarqué...

" La science lui fit bien vite oublier le désir de devenir officier. Conseillé par Poisson, et affcctueusement accueilli par Laplace, il quitta l'École avant la fin de la seconde année pour devenir secrétaire du Bureau des Longitudes. Biot en était membre...."

J. BertrandArago et sa vie Scientifique (Hetzel, 1865)


Une orientation qui va décider du reste de sa vie!


La Méridienne de France... étendue

Le mètre, défini officiellement le 26 mars 1791 par l'Académie des sciences comme dix-millionième partie de la moitié de méridien terrestre, avait nécessité pas moins de 7 ans de travaux, en des temps agités (1792-1799) de deux géomètres de l'Observatoire, Delambre et Méchain. Rappelons en le procédé classique: une triangulation, chaîne de triangles dont les longueurs des côtés sont déterminées de proche en proche grâce à celle d'une base (évaluée avec grand soin!), des mesures d'angles entre points remarquables (beaucoup plus faciles à réaliser que celles des longueurs)... et une bonne dose de trigonométrie pour passer des secondes aux premiers. Méchain avait laissé en Espagne quelques problèmes, une "petite" tricherie qui le rongeait... Bref, il restait, en quelque sorte, à finir le travail, et ratacher les Baléares à la chaîne de triangles.

" À peine entré à l'Observatoire, je devins le collaborateur de Biot  [...]
Durant ce travail, nous nous entretinmes souvent, le célèbre académicien et moi, de l'intérêt qu'il y aurait à reprendre en Espagne la mesure interrompue par la mort de Méchain. Nous soumîmes notre ptrojet à Laplace, qui l'accueillit avec ardeur, fit faire les fonds nécessaires, et le Gouvernement nous confia, à tous deux, cette mission importante.
Nous partîmes de Paris, M. Biot et moi
[...] au commencement de l'année 1806. Nous visitâmes, chemin faisant, les stations indiquées par Méchain; nous fîmes à la triangulation projetée quelques modifications importantes, et nous nous mîmes aiussitôt à l'œuvre."

F. Arago, Histoire de ma Jeunesse (œuvre posthume)
Biot (Paris, Hôtel de Ville)




 triangulation de la Catalogne le cercle répétiteur de Fortin, utilisé par Arago
(Observatoire de Paris)

bien en vue  sur la maquette de Langloÿs

Comme avant lui Delambre et Méchain, il a utilisé pour outil un cercle répétiteur : cet instrument permet, comme son nom l'indique et grâce à la possibilité de faire tourner, puis bloquer les lunettes de visée, de répéter plusieurs fois
(et rapidement) la mesure d'un angle, afin d'atténuer l'erreur sur cette mesure en réalisant la moyenne des valeurs obtenues. (Plus de détail sur cette page de Wikipedia). La mission est aventureuse, compliquée par la guerre que mène Napoléon en Espagne à partir de 1808, mais  en 1809, Arago revient, après moult péripéties, en vainqueur à Paris; il y gagne son élection à l'Académie des Sciences.

    L'instrument est bien en évidence sur
la maquette de Sébastien Langloÿs; plus généralement, l'épisode de la méridienne a inspiré d'autres candidats. Jean Anguera, avec son "homme-montagne", rend à la fois hommage aux origines pyrénéennes d'Arago et à l'arpenteur infatigable du paysage (voir aussi son site personnel).
" Au moment où j'écris ces lignes, vieux et infirme, avec des jambes qui peuvent à peine me soutenir, ma pensée se reporte involontairement sur cette époque de ma vie où, jeune et vigoureux, je résistais aux plus grandes fatigues et marchais jour et nuit dans les contrées montagneuses qui séparent les royaumes de Valence et de Catalogne du royaume d'Aragon, pour aller rétablir nos signaux géodésiques que les ouragans avaient renversés."

F. Arago, Histoire de ma Jeunesse (œuvre posthume)
Maquette de Jean Anguera

       Troisième hommage, celui de Claude Genzling est en quelque sorte double: le méridien est explicitement tracé sur la sphère qui sert de base à son œuvre; et comment ne pas trouver, dans les triangles qui parsèment chacun de ses travaux et constituent sa signature personnelle, un écho à la triangulation réalisée par Arago?
 



 de face
de l'arrière (au second plan,
œuvre de Sabine de Courtilles)

de côté (dans le miroir,
œuvre de Sébastien
Langloÿs)

Un peu de Mathématiques?

 



Que fait Arago chez le Mathouriste , demanderez-vous peut-être? Astronome, physicien, évidemment... mais mathématicien? Certes, aucun résultat ne porte son nom, aucune de ses publications ne touche à ce champ. Mais sa proximité avec la discipline reste indéniable: c'est à elle, et à elle seule, qu'il doit son entrée à Polytechnique. Quand il y devient professeur en 1809, c'est comme suppléant de Monge, enseignant l'Analyse appliquée à la Géométrie; puis, en 1812, la Géométrie Analytique et la Géodésie. Quand enfin il devient secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences, succédant à Fourier (1830), c'est en tant que membre de la section de Mathématiques.

Seul des candidats à revendiquer cet aspect du savant, le Chinois Cheng-Dong Guo veut évoquer, par les formes géométriques qui structurent sa statue, la géométrie analytique. La fente verticalede 12cm de large, de la taille des médaillons de Jan Dibbets, devait être alignée selon le méridien et symboliser pour le passant l'ouverture vers l'univers.

La Lumière

La lumière intéresse le physicien Arago dès son retour en France. Il y a deux questions intéressantes à son sujet: sa vitesse et sa nature.

En 1810, il espère s'en servir pour mettre en évidence le mouvement de la terre à partir de la lumière reçue des étoiles (si c est la célérité de la lumière, V la vitesse de déplacement de la terre, il espère à 12h d'intervalle -à 6h et à 18h, moments propices pour que le soleil ne gêne pas son observation: il devrait observer les vitesses c + V et c - V ). C'est évidemment un échec, prémisse de celui de la célèbre expérience de Michelson qui conduira à la relativité. [texte d'Arago commenté sur BibNum]

En 1834, il imagine d'adapter à la lumière un dispositif avec lequel Wheatstone envisage de mesurer la vitesse du courant électrique; il pourrait ainsi trancher définitvement entre la théorie ondulatoire de Fresnel, qu'il souteint depuis plus de 15 ans, et la théorie corpusculaire, dont les partisans ne désarment pas. La lumière d'une étincelle, traversant l'air et un tube rempli d'eau, tombe sur un miroir tournant: l'écart de vitesse sera mis en évidence (et mesuré) par un angle de réflexion différent, puisque le miroir aura tourné. Les deux théories prédisant des comportements opposés; c'est le miroir qui dira la vérité... Il fait construire le dispositif en 1843 par Bréguet, petit-fils du célèbre horloger et fabricant d'appareils de précision; mais sa vue déclinante le conduit à un nouvel échec. La réussite, en utilisant le même dispositif, sera pour Foucault en 1851.
[texte de Foucault commenté sur BibNum]

Xavier de Fraissinette
a fait un clin d'œil à ce miroir tournant, comme posé sur des feuilles de calcul.


Le Promoteur des Nouvelles Technologies



Chemin de fers, photographie, télégraphe... auront en Arago, y compris à la Chambre, un ardent défenseur. De l'importance d'avoir des scientifiques parmi la représentation nationale (et donc, encore de modernes leçons pour aujourd'hui!).

Une nouveauté capture toute son attention: l'électricité! Huit jours après avoir vu l'expérience d'Ørstedt (déviation de l'aiguille aimantée par le courant électrique) , il la reproduit devant l'Académie des Sciences, et engage avec son collègue de Polytechnique, Ampère (notons que lui aussi y enseignait... les Mathématiques!), une collaboration dynamique et enthousiaste, à laquelle on doit entre autres l'invention de l'électro-aimant.

Raoul Dufy, la Fée Électricité (Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris)
Ørstedt est juste devant Arago!

Le Pourvoyeur d'Idées

 
"Arago mettait en circulation plus d'idées à lui seul qu'une génération entière"
Léon Foucault




Foucault par O. Garnier (détail)
Musée Carnavalet, Paris

Et si la plus belle découverte d'Arago, c'était... Fresnel?
En tout cas, il ne cessera de l'encourager à travers une abondante correspondance, et de soutenir sa théorie ondulatoire de la lumière.

De la même manière, averti qu'en Angleterre, Adams traque de son côté les caprices d'Uranus, dont on soupçonne de plus en plus que le mouvement est troublé, comme on disait alors, par une planète invisible, il presse Leverrier de mettre les bouchées doubles. Laissons lui le soin de raconter ce fameux épisode


" Le problème de la détermination de la planète qui pouvait causer les perturbations mystérieuses d'Uranus était donc posé publiquement, lorsque, en 1845, je conseillai vivement à M. Le Verrier de s'en occuper. Il était temps, puisque,en Angleterre, un jeune astronome de l'Université de Cambridge, M. Adams, traitait la question dès cette même année et parvenait de son côté à la résoudre. Mais, je me hâte de le dire, M. Adams ne publia rien, et son travail, très bien fait d'ailleurs, ne servit en aucune façon à faire découvrir l'astre inconnu. [...] "

 


" Le 31 août 1846, M. Le Verrier publia les résultats définitifs de ses recherches: il indiqua que la planète devait se trouver dans la constellation du Capricorne, à une petite distance à l'est de l' étoile δ de cette constellation. M. Le Verrier communiqua ces résultats aux divers astronomes et observatoires de l'Europe. M. Galle, de Berlin, lui répondit le 25 septembre: «La planète dont vous avez souligné la position existe réellement.» [...]

 Une telle découverte doit occuper une place importante dans l'histoire de l'astronomie. La méthode suivie par
M. Le Verrier diffère complètement de tout ce qui a été tenté auparavant par les géomètres et les astronomes. Ceux-ci ont quelquefois trouvé accidentellement un point mobile, une planète, dans le champ de leur télescope; M. Le Verrier a aperçu le nouvel astre sans avoir besoin de jeter un seul regard vers le ciel; il l'a vu au bout de sa plume; il a déterminé par la seule puissance du calcul la place et la grandeur approximatives d'un corps situé bien au delà des limites jusqu'alors connues de notre système planétaire [...]."

F. Arago, Astronomie Populaire (t.4, livre XXXI, Neptune, ch. 3)


 S. de Courtilles a voulu rendre hommage à la générosité scientifique et humaine d'Arago.

L'Astronome, le Directeur de l'Observatoire

L'astronomie est le thème le plus évident, le plus immédiat parmi tous ses travaux scientifiques. Pas étonnant qu'elle ait constitué la porte d'entrée de l'inspiration pour plusieurs des candidats!        
 




 Daniel Druet Pierre--Ivan Didry
 Gloria Friedmann

De fait, toute la carrière d'Arago se déroule à l'Observatoire ,où il entre comme simple secrétaire-bibliothécaire en 1805, sur proposition de Laplace; il en deviendra "directeur des observations" en 1834, et enfin directeur en 1843, au décès d'Alexis Bouvard.
Son action a deux axes principaux: la physique des astres (on voit souvent en lui le fondateur de l'astrophysique) et le renouvellement du parc d'instruments d'observation:
lunette, cercle, et équatorial de Gambey (1823), lunette de Brunner (1846-55) Voici deux témoignages, chacun donné lors de l'inauguration d'une statue!


Arago, portrait du directeur de l'Observatoire.

" En physique, il a fait des découvertes de génie, et qui constituent son plus beau titre de gloire. Mon confrère, M. Cornu, vous les retracera  dans un instant, avec une autorité à laquelle je ne saurais prétendre. L'observatoire a été témoin de ses expériences mémorables, et nous conservons comme de précieuse reliques les instrumenst qui ont servi à ses découvertes.
On peut dire qu'Arago a intrioduit la physique en astronomie, et établi son rôle indispensable. Avant lui, les astronomes s'étaient préoccupé surtout des mouvements des planètes, cherchant à les expliquer dans leurs moindres détails par la loi de la gravitation unibverselle. Arago s'occupe de leurs surfaces et des phénomènes qui s'y développent sans cesse .
Le polariscope lui montre que la surface enflammée, qui limite le contour du Soleil, est gazeuse, et lui donne ensuite de précieux renseignements sur la lumière des comètes.
C'est une autre application de la
physique  qui lui fournit des moyens très précis pour la mesure des diamètres des [étoiles], ou pour celle de leurs éclats.
Rien de plus ingénieux que son explicationn de la scintillation des
étoiles, fondée sur les propriétés remarquables que Fresnel venait de découvrir aux rayons lumineux."

F. Tisserand, Discours d'inauguration de la statue d'Arago par Oliva, place de l'Ȋle de Sein (11 Juin 1893)
[ il s'agit de la statue fondue en 1942]
une "précieuse relique", le polarimètre d'Arago (Observatoire de Paris)

" L'histoire de Gambey, le savant ouvrier, est plus intéressante encore.
Arago fit partie souvent, toutes les fois qu'on le lui demandait, du jury de nos expositions des produits de l'Industrie.
Un jour, visitant l'exposition de 1819, en compagnie de savants anvglais, il remarqua leur silence et même leur dédain devant nos instruments de précision; il s'en émut.
Il se souvint alors d'avoir vu à l'Observatoire une boussole excellente, construite par un jeune ouvrier encore inconnu. Arago se met à la recherche de cet ouvrier, court à son modeste logement de la rue du Faubourg Saint-Denis, et, au nom de la gloire nationale, il le somme d'entrer en lice. Il lui offre de lui faire acheter ses appareils par le Gouvernement, de lui avancer des fonds a besoin? Il lui promet enfin de faire admettre ses produits à l'exposition.
Moins de deux mois après, Gambey exposait des produits qui étaient de véritables chefs-d'œuvres: un répétiteur à réflexion, une boussole destinée à l'observation des variations diurnes de l'aiguille aimantée et un comparateur.
Les Anglais s'avouèrent vaincus, et Gambey obtint la médaille d'or.
Les succès de Galbey ne firent que grandir; ses produits acquirent une renommée universelle. Bientôt il devint même le collègue d'Arago, au Bureau des Longitudes et à l'Académie des Sciences. Il fut élu dans la section de mécanique en 1837.

I. Pereire, député des Pyrénées Orientales, Discours d'inauguration de la statue d'Arago à Estagel (31Août 1865)

L'équatorial de Gambey sur la maquette de Langloÿs,
d'après une figure de l'
Astronomie Populaire.

Le point culminant d'une visite à l'Observatoire est la coupole qu'Arago fit construire sur la tour Est. Conçue par de Gisors, en cuivre pour ne pas être trop lourde, elle abrite le chef-d'œuvre de l'ingénieur Travers, une "araignée de métal" (1847), comme il est d'usage de l'appeler, qui supporte la plate-forme tournante sur laquelle est placée la lunette construite par Brunner (1855), un Autrichien installé à Paris depuis 1828. Bréguet a réalisé le mouvement d'horlogerie qui permet à la plateforme, et donc à la lunette, de suivre une étoile en compensant la rotation terrestre diurne. Arago, qui meurt en 1853, ne verra donc pas l'ensemble achevé.


Vue du Nord, depuis le Jardin du Luxembourg, au premier plan,
 la fontaine des quatre parties du Monde, de Carpeaux (1874)
Prêts à entrer? Vue du Sud, dans le jardin de l'Observatoire




l'araignée, vue latérale.
observer le chemin de roulement sur le mur, ainsi que le dôme de maçonnerie édifié pour renforcer le support: la terrasse de l'Obsevatoire n'avait pas été prévue pour supporter un tel rajout!
l'araignée, vue centrale.
on voit encore le sommet du  dôme de 
maçonnerie


la lunette

Le Vulgarisateur

Arago aime enseigner, Arago aime vulgariser. Il accepte donc avec enthousiasme ce que lui propose Laplace en 1812: mettre en application ce que les statuts du Bureau des Longitudes prévient depuis sa création (An III, 1795), donner un cours public d'astronomie. Le parti pris préalable en est aussi enthousiaste qu'ambitieux:



" Le cours que je vais commencer est une des obligations imposées au Bureau des Longitudes par ses règlements. En me confiant l'honneur de les représenter, mes confrères ont bien voulu s'en rapporter entièrement à moi sur la manière d'envisager la science et sur le nombre de leçons que je consacrerai à développer devant vous ses principales théories. J'aurais donc le droit de faire un cours d'astronomie technique destiné à des astronomes de profession; un cours les rapports de l'astronomie et de l'art de l'horloger. Ces divers ne pourraient intéresser qu'un cours fort petit nombre de personnes; j'ai donc adopté un cadre plus étendu, je me suis décidé pour des leçons que tout le monde puisse comprendre. Le cours cependant, je vous en avertis, ne sera élémentaire que par la forme. Toutes les branches de la science, même les plus délicates, passeront successivement devant vous."

F. AragoLeçon Inaugurale du Cours d'Astronomie (15 Mai 1841)


Mais le succès est immédiatement au rendez-vous. Il le donnera jusqu'en 1846! Une image de ce succès est captée dans la fresque qui décore le péristyle de la Sorbonne (œuvre de Theobald Chartran, accessible au public pendant les Journées du Patrimoine). Une image qui a directement inspiré Elisabeth Cibot pour sa maquette: observez les mains d'Arago, l'inclinaison de sa tête... et même sa jaquette!
 

à la Sorbonne (Paris)
Théobald Chartran, 1885 
 Projet d'Elisabeth Cibot; des manuscrits d'Arago sont reproduits sur le pupitre

Ce qui est frappant, c'est l'audace du projet, cet élitisme pour tousque vantait un Antoine Vitez pour le théâtre, un Leonard Bernstein pour la musique, que reprendra plus tard un Richard Feynman danss ses conférences. D'abord réticent  à me publier, Arago se décida à en faire un livre pour que sa parole ne soit pas dénaturée: commençaient en effet à circuler des éditions "pirates" (l'expression n'existait pas encore!) de notes de ses cours, plus ou moins bien prises et contenant
des bourdes énormes qui le mettaient en rage... Il en existait même une traduction anglaise! Lorsqu'à la fin de sa vie, il prépara son édition, il tint beaucoup à accoler le qualificatif populaire au mot astronomie.

    Arago n'a pas peur de se confronter à une difficulté encore redoutée, en début de troisième millénaire, des ministres, inspecteurs et autres commissions de programme qui s'attèlent périodiquement à vider l'enseignement scientifique de son sens afin de rendre accessible à tous. Connaissent-ils Arago? L'ont-ils lu? Quelle différence dans les ambitions! Mais il n'est jamais trop tard pour lire des textes anciens quand leur modernité les rend intemporels...



"     Ici commencent mes appréhensions: ici s'offre une difficulté presque insurmontable. Cette difficulté, vous l'avez déjà devinée:
sur quel degré de connaissances mathématiques dois-je compter? quelle détermination prendre à ce sujet qui puisse convenir à tout le monde? Celui-ci me concéderait la trigonométrie; celui-ci ne voudrait pas aller plus loin que la géométrie élémentaire; un troisième désirerait me voir recourir aux méthodes rapides, fécondes, du calcul différentiel. Dans l'impossibilité de concilier ces désirs des plus habiles, j'ai pensé, moi, au plus grand nombre, et je me suis décidé pour le parti le plus radical. Je ferai donc le cours sans supposer à mes auditeurs aucune connaissance mathématique quelconque. Les quatre ou cinq propositions élémentaires de géométrie qui nous seront indispensables je vous les démontrerai, ou du moins j'en fixerai le sens avec précision.

     Je ne m'engage pas dans cette voie à la légère. Je sais que des savants illustres déclarent mon projet inexécutable. Cette décision ne me décourage point. Loin que je doute du succès, je déclare de nouveau que j'entends aborder toutes les questions. Le cours sera complet quant au fond, et élémentaire seulement par la forme, par la nature des méthodes adoptées. Ce n'est pas moi qui aurais consenti à dégrader ou même à rétrécir à vos yeux une science dont on a dit avec toute raison qu'elle donne la véritable mesure des forces de l'esprit humain.
"

F. Arago, Leçon Inaugurale du Cours d'Astronomie (15 Mai 1841)


Cela lui tient à cœur, il y revient tous les ans; ainsi, pour son ultime session:

"Je prétends, moi, que l'esprit des méthodes peut être exposé complétement, fructueusement, devant un auditoire attentif qui n'a jamais jeté les yeux sur un livre de géométrie. Il en est de même de quelques notions utiles de mécanique et d'optique. Au reste, le débat ne saurait arriver à son terme autrement que par des faits. C'est donc une grande, une solennelle expérienceque nous allons continuer en commun. Je sais que je puis compter sur votre attention bienveillante mon zèle ne vous fera pas défaut. Vous comprendrez maintenant comment, sans devenir paradoxal, je puis émettre le voeu que l'auditoire se compose en majorité, même en totalité, de personnes entièrement étrangères aux mathématiques."

F. Arago, Leçon Inaugurale du Cours d'Astronomie (17 Décembre 1846)


    Le cours est d'abord donné dans la salle de la Grande Méridienne de Cassini, à l'Observatoire, peu adaptée à la foule qui s'y presse en raison de son format "en longueur". Il est ensuite transféré au Collège de France, avant qu'Arago ne réussisse à obtenir le financement nécessaire à la construction d'un amphithéâtre de 800 places dans l'Observatoire. Celui-ci est inauguré en 1841.

" Je n'oublierai pas surtout qu'aujourd'hui beaucoup de personnes ont dû prendre le chemin de l'Observatoire, afin de voir de leurs propres yeux comment un habile architecte est parvenu à résoudre le problème le plus difficile le problème d'établir amphithéâtre spacieux, un élégant et commode, sur un terrain resserré et très-ingrat; dans une enceinte dont la forme extérieure, fort bizarre, était commandée par la nécessité de donner à l'ouest un pendant aux cabinets d'observation qui sont situés du côté opposé du grand édifice. J'espère que sous ce rapport, du moins, personne ne regrettera de s'être déplacé. "

F. AragoLeçon Inaugurale du Cours d'Astronomie (15 Mai 1841)

L'Illustration, 1846 (source de l'image: cette page du site de l'Observatoire de Paris)


Le magnifique tableau d'Arago, quon aperçoit au centre de la vignette, est aujourd'hui revenu... au premier lieu du cours: la salle de la Méridienne. Les statues de Cassini et Laplace, qu'on devine de part et d'autre, près des murs droit et gauche, ont rejoint la grande galerie. Mais c'est hélas à peu près tout ce qui subsiste de cette pièce créée par l'architecte Henri Alphonse de Gisors: à peine nommé successeur d'Arago à la tête de l'Observatoire, en 1854, Leverrier le fait détruire... pour y installer les appartements de M. le Directeur: les siens! Dans ce remaniement, divers éléments ont diparu, notamment des bustes d'astronomes et mathématiciens



 le tableau d'Arago, seul survivant de son amphithéâtre, dans la salle de la Grande Méridienne (remarquer son œilleton en haut sur l'image centrale)
 
Le cours ne négligeait aucune question; on y trouve donc aussi deux chapitres sur les cadrans solaires; c'est encore une idée de départ pour un travail d'artiste.




 la statue d'Arago comme gnomon d'un cadran solaire:
l'idée de Marc-André de Figuères
un "portail de la conniassance",
pour Jean Suzanne
 

L'Homme Politique


Sous la Monarchie de Juillet (180-1848)

Les illustrations retenues sont celles des maquettes ayant choisi, d'une façon ou d'une autre, de mettre en valeur la "double carrière" d'Arago. S. Langloÿs juxtapose deux paragraphes de Wikipedia, S. de Courtilles l'inscrit sur deux côtés du socle, C. Genzling, de façon un peu plus cryptée (mais il s'en explique) oppose les deux visages d'Arago à la façon du Janus romain.

Arago est élu député dès 1831, à la fois à Paris, dans l'arrondissement de l'Observatoire, et dans son département d'origine, les Pyrénées Orientales; une double candidature était permise en ce temsp-là! Il choisit Paris, et sera constamment réélu. Si, en 1830, après les Trois Glorieuses, la France faillit devenir une République, ce qui conviendrait bien à son frère Etienne, plus radical que lui, François est un modéré qui place d'abord quelque espoir d'un gouvernement raisonnable dans la Monarchie de Juillet. La dérive droitière de celle-ci va rapidement en faire un républicain.

Ses discours à la Chambre sont nombreux et font sensation; l'orateur sait plaider avec passion une juste cause, même minoritaire. Ainsi, quand il défend une pétition réclamant le suffrage universel en 1840 (seuls votaient alors ceux qui payaient plus de 200 francs d'impôt)

" Messieurs, si je voulais obéir, à ce qu'on appelle les règles de la tactique parlementaire, je ne laisserais percer mon opinion que peu à peu ; les conclusions auxquelles je veux arriver termineraient mon discours. J'aime mieux être franc dès le début : je déclare donc que je vais soutenir les pétitions les plus larges. Je sais que l'opinion à laquelle je me range a très-peu de partisans sur ces bancs, même parmi mes anciens amis politiques; il me semble que c'est une raison de plus pour que je compte sur l'attention de la Chambre. 
Platon disait : le monde est gouverné par les chiffres. Goethe était plus dans le vrai quand il s'écriait: c'est par les chiffres qu'on apprend si le monde est bien gouverné. Descendons aux chiffres, examinons de quelle manière les droits politiques sont répartis dans la nation, et nous reconnaîtrons si le principe de la souveraineté nationale est un vain assemblage de paroles sonores, ou s'il est en action dans le pays. [...] Combien avez-vous d'électeurs, sur 8 millions d'hommes de vingt-cinq ans et au-dessus? A peu près 200,000. Il y a, par conséquent, un électeur sur quarante hommes ayant vingt-cinq ans et au-dessus. Je soutiens, moi, que le principe de la souveraineté populaire n'est qu'un vain mot dans tout pays où, sur quarante hommes, on ne compte qu'un électeur. [...]

S. de Courtilles
    Je ne devine pas, Messieurs, ce qui peut vous avoir choqué dans ce que je viens de dire. Je cite des faits, j'en déduis la conséquence. Je maintiens que la partie de la population qui est privée de toute espèce de droits politiques est non-seulement la plus nombreuse, mais encore qu'elle paie la part de beaucoup la plus considérable dans les contributions de l'État. [...]
    Enfin, ceux qui disent qu'on n'a rien proposé de pareil dans aucun autre pays, oublient qu'en 1780 le duc de Richemond porta un bill à la Chambre des lords, en Angleterre, dans lequel un droit aussi étendu que celui que réclament les pétitionnaires était hautement reconnu. [...] Dans la même année 1780, Fox présidait à Westminster des meetings où la question de réforme était envisagée avec autant de largeur que par les pétitionnaires les plus exigeants. Si nous nous trompons, c'est donc en très bonne compagnie.[...]

S. Langloÿs
 

J'arrive à la grande difficulté. On a dit que les citoyens
en faveur desquels nous demandons le droit de suffrage, n'ont pas la capacité suffisante pour l'exercer. De quelle capacité entend-on parler? Est-ce qu'on nous fait subir un examen? 
[...] La capacité qu'un électeur doit posséder, c'est celle de distinguer l'honnête homme du fripon, le bon citoyen de l'égoïste, l'homme désintéressé de l'ambitieux. Je maintiens, Messieurs, que cette capacité appartient tout aussi bien à la classe actuellement privée de droits politiques, qu'à la classe des censitaires à 200 fr. Écoutez, sur ce point, les paroles de Montesquieu : « Le peuple est admirable pour choisir ceux à qui il doit confier quelques parties de son autorité; il n'a à se déterminer que par des choses qu'il ne peut ignorer, et des faits qui tombent sous les sens; il n'y a, pour s'en convaincre, qu'à jeter les yeux sur cette suite continuelle de choix étonnants que firent les Athéniens et les Romains. »


F. Arago, Discours à la Chambre des Députés (16 Mai 1840)
    Au passage, il s'en prend aux excès du libéralisme, prédisant que le capital amassera encore plus de capital, conduira à la toute-puissance de quelques monopoles... Non, ce républicain modéré n'est pas marxiste, ce serait chronologiquement difficile (Karl Marx finit ses études en 1841, et ne rencontrera Engels à Paris qu'en 1843!), pas même Fouriériste (quelques bonnes idées, oui, mais...) Par contre, clairement interventioniste: la machine économique étant bien incapable de se gouverner par elle-même, il faut que le gouvernement... gouverne!


"Il y a, Messieurs, il y a dans le pays, je l'ai prouvé par des chiffres, une partie de la population en proie à des souffrances cruelles: cette partie de la population est plus particulièrement la population manufacturière. Eh bien, le mal ira tous les jours en empirant. Les petits capitaux, dans l'industrie, ne pourront pas lutter longtemps encore contre les grands capitaux; l'industrie qui s'exerce avec des machines l'emportera sur l'industrie qui n'emploie que les forces naturelles de l'homme; l'industrie qui met en oeuvre des machines puissantes, primera toujours celle qui s'exerce avec de petites machines. D'ici à peu d'années, la population ouvrière tout entière se trouvera à la merci d'un très-petit nombre de capitalistes. [...] 

... je proclame qu'il y a nécessité d'organiser le travail, de modifier en quelques points essentiels les règlements actuels de l'industrie. Se récrie-t-on sur ce qu'il y a en apparence d'exorbitant dans une semblable idée, je dirai que vous êtes déjà entrés dans cette voie le jour où l'on vous a saisis d'une loi qui a pour objet de régler le travail des enfants dans les manufactures. Il ne faut pas s'effrayer de l'organisation du travail. Cela n'est pas nouveau, Messieurs; nos pères organisaient le travail par l'établissement des maîtrises et des jurandes. Les maîtrises et les jurandes furent justement, légitimement renversées par l'illustre Turgot. A cette époque, le principe du laisser-faire et du  laisser-passer était un progrès. Ce principe a fait son temps; les machines colossales que l'intelligence de l'homme a créées l'ont rendu inefficace, insuffisant. Si vous ne modifiez pas ce principe, il y aura dans  notre pays de grandes misères, de grands malheurs. [...]

"Il y a des fouriéristes, des saint-simoniens, des babouvistes [exclamations diverses]qui croient avoir trouvé la solution de ce grand problème social. Moi j'ai aperçu dans ces solutions tant vantées, au milieu de quelques bonnes idées, des projets qui doivent être repoussés par la parole et par l'action, des projets qui sont contraires à tous les bons sentiments que la nature a déposés dans le coeur humain; il n'en est pas moins vrai qu'en présence de notre apathie, les idées des saint-simoniens, des fouriéristes, des babouvistes ont fait de grands progrès dans la classe ouvrière. Je voudrais que la Chambre des députés, par sa composition, par sa marche, par ses actions, se substituât à des empiriques audacieux qui emporteront le malade avec le mal; je voudrais que la Chambre des députés inspirât  une confiance entière à des classes intéressantes de la société qu'on trouble, qu'on trompe, qu'on aveugle. Voyez-vous maintenant comment les idées que je mettais en avant sur la nécessité de modifier l'organisation du travail, de toucher aux règlements de l'industrie se rattachent à la réforme? [...]
 

La révolution de 1830 a été faite par le peuple. En accueillant les pétitions, fermons la bouche à ceux qui disent qu'elle n'a pas été faite pour le peuple."

F. Arago, Discours à la Chambre des Députés (16 Mai 1840)
   
Voilà un discours prophétique dont plusieurs phrases pourraient être reprises telles quelles dans notre joli temps de mondialisation... Huit jours plus tard, 10.000 ouvriers se réunissaient sous ses fenêtres, à l'Observatoire, pour l'acclamer.

La Seconde République (1848-1851)





Henri Philippoteaux
Lamartine, devant l’Hôtel de Ville de Paris le 25 février 1848, refuse le drapeau rouge (Musée Carnavalet, Paris)
1848 dans le Paris d'aujourd'hui:
Lamartine honoré, Arago oublié


1848: LouisPhilippe doit abdiquer, la République est proclamée. Un Gouvernement Provisoire est constitué, dont fait partie "Arago, membre de l'Institut" (voir l'affiche ci-contre, que vous pouvez agrandir sur son site d'origine, ParisMuséees) aux côtés de Lamartine, Garnier-Pagès et Ledru-Rollin, pour citer les plus connus; un gage est donné aux plus radicaux en leur adjoignant Louis Blanc et "Albert, ouvrier" (sic)

Arago est, de fait, chef du gouvernement pendant un peu moins de 2 mois (Mai-Juin 1848). Des premières mesures sont prises, qui vont tout à fait dans le sens du discours précédent: abaissement de la dure quotidienne du travail, élection du Président de la République au suffrage universel. (Hélas, la manière dont il sera récupéré par Louis-Napoléon Bonaparte pour transformer la République en Second-Empire installera une défiance tenace envers ce mode de scrutin,... jusqu'au référendum voulu par De Gaulle en 1962!). Mais la répression sanglante des manifestations ouvrières en Juin par le général Cavaignac met définitivement hors-jeu un François Arago fatigué, malade, qui se retire à l'Observatoire.

Son geste le plus important à son poste est l'abolition de l'esclavage dans les colonies. Le nom de Victor Schœlcher est souvent cité seul à ce propos: son influence est indéniable, car c'est lui qui persuade Arago d'agir au plus vite. Les deux hommes sont en contact depuis 1830. Ils rédigent le texte ensemble; il est publié sous la signature d'Arago.
 
 
Musée Carnavallet, Paris


caveau de Victor Schœlcher au Panthéon (Paris)
la réduction du temps de travail, à l'ordre du jour


Contre l'Absolutisme

Arago s'est toujours opposé à l'absolutisme. Sa droiture (égale à celle d'un Carnot contre le Consulat à Vie) eut le privilège rare de refuser de prêter serment à deux empereurs Napoléon! Hasard du ciseau, le sculpteur de la statue parisienne disparue, Oliva, a réalisé le buste de chacun des protagonistes... mais le premier, il est vrai, en copie d'un buste de Charles-Louis Corbet. (Le modèle visible à Carnavalet est d'ailleurs probablement une copie.)





Bonaparte (Musée Carnavalet)  Arago (buste à l'Observatoire)
 Napoléon III

Les polytechniciens avaient massivement refusé le serment de fidélité en 1804, répondant à l'appel de leur nom: "Présent!" au lieu de dire: "Je le jure!" Napoléon 1er s'était fait communiquer le nom des meneurs; l'ordre alphabétique plaçait Arago en tête. mais, après s'être enquis de leur rang, il renonça à sévir contre des permiers de promotion. Napoléon III voulut qu'on lui fît le même genre d'allégeance, mais n'eut pas plus de succès avec Arrago, qu'il en dispensa magnanimement en fonction de son âge. Savourons à ce sujet l'humour insolent de Victor Hugo:

" Qu'est-ce que Louis Bonaparte? C'est le parjure vivant, c'est la restriction mentale incarnée, c'est la félonie en chair et en os, c'est le faux serment [...]
Eh bien, qu'est-ce qu'il demande à la France, cet homme guet-apens? un serment.
Un serment!
[...]
Détail précieux: M. Bonaparte voulait que Arago jurât. Sachez cela, l'astronomie doit prêter serment. Dans un état réglé, comme
la France ou la Chine, tout est fonction, même la science. Le mandarin de l'institut relève du mandarin de la police.[...] Un astronome est une espèce de sergent de ville du ciel. L'observatoire est une guérite comme une autre. Il faut surveiller le bon Dieu qui est là-haut et qui semble parfois ne pas se soumettre complètement à la Constitution du 14 janvier. Le ciel est plein d'allusions désagréables et a besoin d'être bien tenu. La découverte d'une nouvelle tache au soleil constitue évidemment un cas de censure. La prédiction d'une haute marée peut être séditieuse. L'annonce d'une éclipse de lune peut être une trahison. [...] L'astronomie libre est presque aussi dangereuse que la presse libre. Sait-on ce qui se passe dans ces tête-à-tête nocturnes entree Arago et Jupiter? Si c'était M. Leverrier, bien! Mais un membre du gouvernement provisoire! Prenez garde [...]!  Il faut que le bureau des longitudes jure de ne pas conspirer avec les astres, et surtout avec ces folles faiseuses de coups d'état qu'on appelle les comètes.
[...] Le grand Napoléon avait une étoile, le petit doit bien avoir une nébuleuse; les astronomes sont certainement un peu astrologues? Prêtez serment, messieurs.
Il va sans dire qu'Arago a refusé."

V. Hugo, Napoléon le Petit (1852)
disponible en ligne sur Gallica (BnF)


In Memoriam

 Lucide sur son état, c'est un Arago pathétique qui adresse ses derniers mots aux lecteurs de l'Astronomie Populaire. L'émotion est vive à l'Académie, qui suspend sa séance à l'annonce de sa mort.



" Galilée, déjà aveugle depuis quelque temps, écrivait, en 1640, que se servir des yeux et de la main d'un autre, c'était presque comme jouer aux échecs les yeux bandés ou fermés. Pour moi, dans l'état de santé où je me trouve au moment où je dicte ces dernières lignes, ne voyant plus, n'ayant que quelques jours à vivre encore, je ne puis que confier à des mains amies, actives et dévouées, une oeuvre dont il ne me sera pas donné de surveiller la publication.
"

F. Arago, Astronomie Populaire, t.1, Avertissement de l'Auteur


Sur sa tombe, au Père Lachaise, le bronze de David d'Angers fait écho au modèle en plâtre conservé à l'Observatoire. C'est enfin l'image tridimensionnelle que, sous les mêmes traits , Claude Genzling a choisi d'intégrer à son projet de monument.




au Père Lachaise (Paris) à l'Observatoire
 intégrée à l'œuvre de C. Genzling

Références





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